Par la Rédaction INUFOCAD · Recherche & Publications · Août 2026
La crise environnementale qui frappe Port-de-Paix n’est pas une fatalité. C’est la conclusion centrale du mémoire de maîtrise que Madame Merline CLECIDOR vient de soutenir à l’Institut Universitaire de Formation des Cadres (INUFOCAD), dans le cadre du programme de Maîtrise Interdisciplinaire en Sciences Humaines et Sociales (MISHS), spécialité Global Leadership, sous la direction du Professeur Beguens THÉUS, PhD. Un travail aussi rigoureux qu’utile, qui s’impose d’emblée comme une contribution de référence sur une problématique trop longtemps ignorée.
Un sujet ancré dans l’urgence du réel
Le titre du mémoire ne laisse planer aucune ambiguïté : Politique de gestion des déchets à Port-de-Paix depuis 1986 : analyse des lacunes systémiques et pistes de solutions durables. Principale ville portuaire et administrative du Nord-Ouest d’Haïti, Port-de-Paix cumule depuis quatre décennies les handicaps d’une gestion défaillante des déchets solides : faiblesse institutionnelle chronique, équipements quasi inexistants et démographie galopante. Le constat de terrain est brutal — une ville de plus de 230 000 habitants ne dispose que d’un seul camion de collecte — mais c’est précisément ce décalage entre la réalité vécue et l’indifférence institutionnelle que Madame CLECIDOR a choisi de documenter avec méthode et exigence.
La démarche est d’autant plus pertinente que la question dépasse largement le périmètre local. La Banque mondiale estime que la production mondiale de déchets pourrait atteindre 3,4 milliards de tonnes par an d’ici 2050, et que plus de deux milliards de personnes vivent déjà dans des villes où la collecte reste insuffisante. Port-de-Paix n’est pas une exception haïtienne : elle est le reflet concentré d’une crise mondiale de gouvernance environnementale.
Un cadre théorique ambitieux, trois lectures croisées
Ce qui distingue le travail de Madame CLECIDOR, c’est la sophistication de son architecture théorique. Refusant de réduire la question des déchets à un simple problème technique d’infrastructures, elle mobilise trois cadres complémentaires.
La théorie des acteurs sociaux de Crozier et Friedberg lui permet de décrypter les rapports de pouvoir et les stratégies d’évitement qui paralysent l’action collective. La théorie des communs d’Elinor Ostrom l’amène à concevoir la gestion des déchets comme un bien partagé appelant des règles collectives — et non des solutions uniquement top-down. Enfin, la justice environnementale — convoquant Bullard, Schlosberg et Fraser — introduit une dimension éthique essentielle : qui supporte le poids des nuisances ? Qui est exclu des décisions ?
Ces trois lectures sont ensuite articulées aux apports du Global Leadership — mobilisation, vision stratégique, responsabilité collective — et à ceux de la théologie sociale, qui confère à la démarche une profondeur morale en posant la sauvegarde de l’environnement comme impératif éthique. C’est cette combinaison — rare dans la recherche haïtienne — qui fait du mémoire bien plus qu’un diagnostic : une proposition intellectuelle intégrée.
Des données de terrain qui ne laissent pas de place au doute
La méthodologie adoptée repose sur une triangulation qualitative rigoureuse. Entretiens semi-directifs, observation participante et questionnaire structuré auprès de 25 acteurs issus de cinq catégories — institutions, ONG, agents de terrain, citoyens, commerçants — ont été conduits en avril 2026. Les résultats sont sans appel.
96 % des répondants jugent la performance institutionnelle faible. 100 % soulignent le déficit de sensibilisation. Les trois maux prioritaires identifiés sont le brûlage à ciel ouvert, le rejet des déchets en mer et l’absence quasi totale de points de collecte en périphérie. Fait saillant de l’étude : les facteurs comportementaux et le manque d’éducation environnementale apparaissent plus déterminants que les seules défaillances organisationnelles. Autrement dit, équiper la ville sans former ses habitants ne suffira pas.
Pour affiner cette lecture, Madame CLECIDOR propose une typologie inédite de cinq profils citoyens face aux déchets, allant de l’Acteur engagé à l’Attentiste institutionnel — une grille de lecture utile pour orienter les futurs programmes de sensibilisation.
Des recommandations concrètes, une feuille de route chiffrée
Le mémoire ne s’arrête pas au diagnostic. Il formule cinq leviers d’action combinés — infrastructures, sensibilisation, gouvernance, financement et innovation — et propose une feuille de route en trois phases distinctes : rétablir un service minimal de collecte dans les six premiers mois, structurer le financement local et renforcer l’éducation environnementale dans les deux ans suivants, puis institutionnaliser un plan municipal quinquennal sur cinq ans.
La mesure phare est la création d’un Fonds Municipal de Gestion des Déchets financé par la Responsabilité Élargie du Producteur (FMGDE-REP) — un mécanisme éprouvé à l’international, ici adapté aux réalités haïtiennes. La conclusion est nette : la situation est grave mais non irréversible. Les solutions existent et sont documentées ; ce qui manque encore, c’est la volonté politique, la continuité institutionnelle et un financement pérenne. Une formulation qui, au-delà du mémoire, constitue un appel direct aux décideurs.
L’INUFOCAD, cadre d’une recherche socialement engagée
Le parcours de Madame Merline CLECIDOR illustre ce que l’INUFOCAD cultive au cœur de son projet académique : produire des chercheurs capables de penser les défis les plus urgents de leur société avec rigueur, pluridisciplinarité et exigence éthique. La spécialité Global Leadership du programme MISHS offre précisément ce cadre — un leadership ancré dans les réalités locales, mais articulé à des enjeux globaux.
L’université félicite chaleureusement Madame Merline CLECIDOR pour la qualité remarquable de ses travaux, et adresse ses remerciements au Professeur Beguens THÉUS, PhD pour l’encadrement rigoureux qu’il lui a apporté. Ce mémoire mérite d’être lu bien au-delà des murs de l’académie — par les élus locaux, les organisations de développement, et tous ceux qui ont à cœur l’avenir de Port-de-Paix et du Nord-Ouest haïtien.
Mots-clés : gestion des déchets · Port-de-Paix · gouvernance locale · Global Leadership · justice environnementale · théorie des communs · Haïti
Pour en savoir plus sur les programmes de Maîtrise de l’INUFOCAD : inufocad.edu.ht
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